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ACCUEIL » GROTTE DU SORCIER 
Grotte du sorcier à Saint-Cirq

SOCIETE D'ETUDES ET DE RECHERCHES PREHISTORIQUES DES EYZIES
PROPOSITION DE LECTURE INÉDITE DES GRAVURES DE LA  
GROTTE DU SORCIER À SAINT-CIRQ (DORDOGNE) 


Auteur : FLORIAN BERROUET (Bulletin 67 paru en août 2018)
AVERTISSEMENTS 
Premier avertissement :

Depuis 2010, la grotte du Sorcier fait l'objet de campagnes annuelles d'études dirigées par Romain Pigeaud (docteur en préhistoire, Université de Rennes, UMR 6566 CreAAH). Il importe de préciser, en préambule de cet article, que l'objectif du réexamen des parois d'une grotte ornée, comme cela a été fait récemment – pour ne parler que du Périgord – aux Bernous, à Commarque, Fronsac ou Teyjat, n'est pas de substituer aux travaux antérieurs, surtout lorsqu'ils font autorité , des travaux récents, mais de les compléter, de les enrichir, par de nouvelles méthodes (éclairages en lumière froide, puissants et rasants ; scans 3D...), une approche inédite (les gravures sont vues comme des éléments d'un dispositif symbolique, et non des entités indépendantes) ou encore une perception affinée de l'environnement immédiat (hydrogéologie de la cavité et ses abords, taphonomie des parois...). Le caractère parfaitement scientifique de la démarche opérée à Saint-Cirq n'est plus à démontrer, puisque les découvertes sont soumises à examen critique de la part des collègues préhistoriens, régulièrement publiées... et remises en question si nécessaire : d'une année sur l'autre, l'état de la paroi n'en permet pas la même lecture, ce qui revient à parfois invalider certains relevés admis précédemment. Pas de course à l'inédit, donc !  
 
Second avertissement : 
Si j'associe les membres de l'équipe aux images et relevés présentés ci-après, c'est en revanche en mon nom seul que j'émets la proposition de lecture qui fait l'objet de cet article (bien que celle-ci ait reçu un accueil plutôt favorable). Une précision s'impose : il ne s'agit là en aucun cas d'avancer de nouvelle théorie sur le pourquoi de l'art paléolithique, qui génère bien plus de questions qu'il n'apporte de réponses... Mais simplement de soumettre au lecteur quelques observations et réflexions forgées – et jamais forcées... – devant la paroi, en espérant qu'elles contribuent modestement à nourrir le concept de construction symbolique, qui nous paraît l'une des clés pour appréhender l'art de la grotte du  Sorcier (Pigeaud, Berrouet et Bougard, 2016). 
________________________________________
Nota : La première étude véritablement scientifique de la grotte du Sorcier a été menée en 1982 par Brigitte et Gilles Delluc, qui  
en ont publié la monographie sous forme d'article (Delluc, Delluc et Guichard, 1987).  

1. DONNEES LIMINAIRES
L'apport d'Alain Testart
Dans son ouvrage posthume Art et religion, de Chauvet à Lascaux, paru chez Gallimard (2016), l'anthropologue Alain Testart (1945-2013) émet une interprétation – empreinte de totémisme – de l'ensemble de l'art des grottes. Démarche doublement courageuse, eu égard à la défiance généralement de mise dans la communauté scientifique face aux théories jugées trop globalisantes, ainsi qu'au fait que l'auteur, disparu prématurément, a manqué de temps pour affiner son propos et lui apporter les nuances que réclament les singularités de chaque site.  
 
 Trois orientations principales structurent l'ouvrage :  
- L'art pariétal traduit une pensée classificatoire : comme dans les fables, les animaux n'apparaissent pas comme tels, mais comme des miroirs tendus à notre (in)humanité.
- Les signes (traits et points exceptés) dériveraient de portions anatomiques de représentations féminines inversées.  
- L'agencement des représentations de certaines grottes (en particulier Lascaux) prend la forme de « tourbillons ».
 
À la faveur du temps passé devant la paroi lors de nos opérations de prospection et de relevé de gravures, et parce que je prenais connaissance de son travail à ce moment-là, il m'a ainsi paru possible de confronter certains aspects de la riche lecture d'Alain Testart au dispositif symbolique propre à la grotte du Sorcier. Il ne s'agit pas de faire de transposition, mais simplement de réaliser quelques emprunts que je me garderai de généraliser, chaque grotte ayant une organisation topographique et un « fonctionnement » symbolique spécifiques.  

Brève description de la grotte du Sorcier et de son art  
La grotte du Sorcier, dont l'art a été découvert en 1952, est une cavité de faible développement. Elle consiste en une salle unique où l'on peut distinguer un secteur d'entrée et un secteur plus profond, dont l'ornementation se concentre de part et d'autre d'une diaclase et au niveau de la voûte, (fig. 1 et 2). Le premier réunit des sculptures profondes, homogènes d'exécution et proches du bas-relief, qui rappellent certaines représentations de Lascaux ou de Gabillou (Dordogne) ; le second, plus complexe, mêle des figures détaillées et d'autres plus stylisées. Le décompte actuel des images fait état de 14 anthropomorphes (thème majoritaire), 12 représentations incomplètes d'animaux autres que des chevaux (bovinés notamment), 12 signes abstraits (principalement des faisceaux de traits), 10 figures féminines schématiques et vulves, et enfin 9 chevaux complets ou incomplets. Les analogies thématiques, stylistiques ou d'occupation de l'espace souterrain permettent de rapprocher la grotte du Sorcier d'une série de cavités de faible ou moyen développement localisées à quelques kilomètres de Saint-Cirq, en une proximité géographique, géologique et chronologique : Les Combarelles (tracés enchevêtrés), Font-de-Gaume (thème du félin), Sous-Grand-Lac (thème de l'anthropomorphe ithyphallique), mais aussi les grottes de Bernifal ou de Commarque, toutes en Dordogne et dans un périmètre restreint.  
 
Sans possibilité de datations radiocarbone et en l'absence de vestiges en place pouvant être mis en relation avec les gravures pour une datation relative, seuls le style et les superpositions des tracés permettent de poser des jalons chronologiques ; deux phases d'ornementation paraissent ainsi vraisemblables : la plus ancienne au Magdalénien inférieur/Solutréen ancien, la plus récente au Magdalénien supérieur. Il y a fort à parier que le scan 3D de la cavité ainsi que les analyses microtopographiques qui ne manqueront pas d'être conduites dans les prochaines années permettront d'affiner ces propositions.  

Fig. 1. Photomontage de la voûte gravée de la grotte du Sorcier. L'anthropomorphe dit « Sorcier », ici à la verticale, est encadré en jaune. (Photos H. Paitier)  

Quelques particularités...
À la différence de cavités aux dimensions plus imposantes, où les manifestations artistiques sont parfois confinées dans des boyaux éloignés de l'entrée et parfois d'accès malaisé, il y a peu ou pas de cheminement physique dans la grotte pour accéder aux gravures ; par ailleurs, exception faite de la tranchée moderne, le sol actuel est sensiblement au même niveau que le sol paléolithique. Concernant les thèmes figurés, l'animal est – nous l'avons vu – minoritaire par rapport à l'homme sous toutes ses acceptions : anthropomorphe, « fantômes », figures féminines, vulves.  

Par conséquent, la grotte du Sorcier est fort différente des vastes sanctuaires où dominent les représentations animales, telles les grottes de Niaux (Ariège), Chauvet-Pont d'Arc (Ardèche) et, dans une moindre mesure, Lascaux (Dordogne) ou Altamira (Cantabrie, Espagne). La dimension symbolique n'y est donc guère portée par le contexte général : environnement, topographie etc., et c'est dans les images elles-mêmes – et leur agencement – qu'il me semble devoir analyser le dispositif graphique.  

Fig. 2. Relevé synthétique de la voûte gravée de la grotte du Sorcier, secteurs III et IV, panneaux VII, VIII, IX et X, orienté de la même manière que le photomontage de la figure 1. En jaune : écaillements ; en nuances de blanc : gypse, mondmilch ou calcite ancienne ; en gris : gypse ancien ; en gris bleuté :  résidus de moulage. Les tracés anthropiques repassés à époque récente apparaissent en mauve. Les encadrés numérotés correspondent aux compositions successivement évoquées ci-après, selon le cheminement fléché. (relevés F. Berrouet, P. Bonic, E. Bougard, T. Guigon, R. Pigeaud et A. Redou ; DAO F. Berrouet et R. Pigeaud)  
2. LECTURE DESCRIPTIVE
Pour développer ma proposition de lecture, je considérerai en premier lieu le secteur IV, densément gravé, où les tracés parfois peu lisibles s'entremêlent et paraissent s'articuler, en bordure de diaclase, autour d'une coupole à la voûte, formée d'un alignement de petites « marmites » jointives.
  
Examinons successivement – et dans cet ordre-là – les compositions suivantes :  
- 1. Gravures n° 23 et 24 (respectivement cheval et profil bestialisé) ;  
- 2. Gravures n° 25, 26 et 27 (resp. profil humain, figure féminine schématique et cheval) ;  
- 3. Gravures n° 18 et 18bis (resp. anthropomorphe dit « Sorcier » et cheval) ;  
- 4. Gravures n° 19a-b-c et 20a (figures féminines schématiques).
Cheval 23 et profil bestialisé 24 (fig. 3)
Ces gravures se développent dans deux concavités adjacentes, sur un support très altéré, notamment dans la concavité de droite, en raison du moulage de cette portion de paroi qui a entraîné un écaillement superficiel assez conséquent. Les deux figures sont tournées à droite, le cheval de gauche « suivant » le profil anthropomorphe ; elles sont séparées physiquement par une arête assez prononcée de la paroi, et donc gravées sur deux plans topographiques distincts. J'en infère qu'elles ne sont pas en interaction sur le plan symbolique.  
 
Le trait de poitrail et la jambe avant du cheval peuvent également se lire comme le bord d'une possible représentation vulvaire, qui se confond avec les tracés de l'animal. Ce cheval n'a pas d'œil ; le profil bestialisé est, lui, doté d'un œil qualifié d'« ovale » par Brigitte et Gilles Delluc (1987), aujourd'hui vestigial.

Fig. 3. Cheval 23 et profil bestialisé 24, avec les relevés correspondants (l'échelle de l'un par rapport à l'autre n'est pas  
respectée). Une possible vulve gravée superposée au cheval ainsi que le profil bestialisé sont entourés en jaune. La photo  
témoigne de l'état d'altération de la paroi et de la difficulté à lire ces gravures...  
(photo H. Paitier ; relevés F. Berrouet ; DAO F. Berrouet et R. Pigeaud) 

Tête 25, figure féminine 26 et cheval 27 (fig. 4)
Ces trois gravures sont alignées sur un même plan : une étroite langue de roche tout au bord de la diaclase. À gauche, une tête humaine au prognathisme affirmé est tournée à droite ; à droite, un cheval est représenté en profil gauche, de sorte que tous deux se font face, les yeux à la même hauteur ; entre les deux, devant le poitrail du cheval, une silhouette gynoïde d'un graphisme géométrique est tournée à droite. Un possible triangle pubien gravé, dont l'extrémité inférieure est au niveau de la ligne de ventre du cheval (pour partie matérialisée par un relief naturel), se superpose à ce dernier.  
 
Dans ce face-à-face, chaque protagoniste, nous l'avons vu, est doté d'un œil rond, malheureusement repassé à une époque récente.  

Signalons enfin que pour un observateur placé au niveau de la diaclase à l'aplomb de la tête humaine, donc dans la position vraisemblable du graveur paléolithique, le profil bestialisé 24, également tourné à droite, est visible en arrière-plan, dans l'exact alignement. 

Fig. 4. Tête 25, figure féminine 26 et cheval 27, avec le relevé correspondant. La figure féminine et le possible triangle pubien  
superposé au ventre du cheval sont entourés en jaune.  
(photo H. Paitier ; relevé F. Berrouet ; DAO F. Berrouet et R. Pigeaud)  

Anthropomorphe 18 et cheval 18bis (fig. 5 et 6)  
Le panneau dit du « Sorcier » est le plus densément gravé de la grotte – en raison de superpositions et de l'état par endroits altéré de la paroi, certains tracés sont encore indéterminés. L'anthropomorphe ithyphallique (appelé « Sorcier » par commodité de langage ; ailleurs, on parlerait de « chamane », de « nouveau-né », etc.) en est évidemment la figure majeure. La dernière lecture en date (Pigeaud et al., 2012) considère que le visage est représenté de face, tourné vers l'observateur en l'occurrence, deux yeux ronds sont encadrés par un visage tout aussi rond. Quoiqu’ économe en détails anatomiques, ce visage n'a plus rien d'animal ; ce n'est pas le cas du reste du corps, où le ventre rebondi et la ligne de dos rectiligne, formant un angle droit avec la fesse, peuvent être lus comme ceux d'un boviné.
Fig. 5. Panneau du « Sorcier ». (photo H. Paitier)
On peut expliquer la position anatomique quelque peu aberrante du phallus en érection par le réemploi d'un tracé préexistant : celui de la jambe arrière droite d'un cheval tourné à gauche, largement oblitéré par des gravures qui lui sont postérieures et à l'ensellure exagérément affirmée du fait de sa pleine inscription dans un creux de la voûte. Selon Alain Testart (2016), le sexe du « Sorcier » est dirigé vers un signe triangulaire, qu'il interprète comme une représentation de vulve (lecture que nous ne partageons pas mais que nous mentionnons néanmoins). 

Le cheval n'a pas d'œil ; tandis que le « Sorcier », nous l'avons vu, en a deux, et le regard dirigé vers l'artiste et/ou le spectateur.

Fig. 6. Relevé du panneau du « Sorcier » ; à droite, les relevés de l'anthropomorphe 18 (« Sorcier ») et du cheval 18bis ont été  
isolés. La zone entourée en jaune montre les membres postérieurs du cheval, avec le remploi de la jambe arrière droite pour  
figurer le sexe de l'anthropomorphe. (relevé F. Berrouet, E. Bougard et R. Pigeaud ; DAO F. Berrouet et R. Pigeaud) 

Si l'on compare les anthropomorphes précédemment évoqués : le profil bestialisé 24, la tête 25 et l'anthropomorphe 18, on s'aperçoit que selon cette progression, le prognathisme se réduit pour disparaître tout à fait : le côté bestial s'atténue au profit du côté humain, (fig. 7). 

Fig. 7. Évolution graphique formelle des profils anthropomorphes 24, 25 et 18 selon le sens de lecture adopté. 
(relevés et DAO F. Berrouet et R. Pigeaud)

Figures féminines schématiques 19a-b-c et 20a (fig. 8)
Dans le prolongement topographique du panneau du « Sorcier », au niveau d'une langue de roche qui se creuse progressivement jusqu'à former une gouttière, cinq petites figures féminines schématiques, au graphisme assez géométrique, partagent certains de leurs traits. La figure la plus à droite, au niveau de resserrement maximal de la voûte, est d'un style différent de celui de ses congénères : sa petite tête arrondie la rapproche des silhouettes féminines de la grotte de Cussac (Dordogne).
Fig. 8. Figures féminines schématiques 19a-b-c et 20a, et relevé correspondant. (photo H. Paitier ; relevé R. Pigeaud ; DAO F. Berrouet et R. Pigeaud)
Vers le fond de la grotte... 
Cette composition constitue une échappée vers le secteur VI correspondant au plafond à gauche de la tranchée moderne, à l'opposé de la plus grande concentration de gravures. Là, sur un plan de paroi incliné et bénéficiant d'un cadrage naturel, j'ai relevé (avec Loriane Lozac'h) les traits d'un sexe féminin à la fente vulvaire exagérément marquée, avec utilisation probable du relief pariétal, (fig. 9).
Fig. 9. Vulve cadrée et mise en volume grâce au relief pariétal. (relevé F. Berrouet et L. Lozac'h ; DAO F. Berrouet et R. Pigeaud)
Enfin, à proximité, vers la limite sud-ouest de la cavité, en position plafonnante, dans une petite coupole d'accès malaisé d'où en se retournant, on a vue sur le « Sorcier » à la faveur d'une ouverture à la voûte, se trouvent quelques fins tracés gravés, de lecture difficile car les traits anthropiques se mêlent aux lignes naturelles de la pierre. Je propose d'y lire une représentation féminine acéphale vue de trois quarts gauche, (fig. 10). Ventre arrondi, fesses et seins proéminents, cambrure des reins accusée, membres inférieurs tronqués au-dessus des genoux (correspondant à l'arête de la roche), membres supérieurs absents : cette image – dont le relevé reste à faire – est formellement assez éloignée des figures féminines schématiques et rappelle certaines gravures des plaquettes de La Marche (Vienne).
Fig. 10. Possible représentation féminine acéphale. (photo et croquis de lecture F. Berrouet)
3. LECTURE INTERPRETATIVE
Des éléments observables...
Le dispositif symbolique précédemment décrit, et qui prend en compte une bonne part des gravures déterminées de la grotte, s'articule clairement autour de la coupole et du bord de la diaclase et se déploie sur une aire topographique restreinte, que l'on peut appréhender dans son ensemble avec une économie de gestes et de déplacements : en effet, à l'exception des images terminales que sont la vulve et la figure féminine non encore relevée, on peut embrasser du regard toutes les gravures. On peut parler d'unité spatiale.  

Je distingue dans cette progression quatre séquences pour le secteur IV, organisées selon un « tourbillon » autour de la coupole, que prolonge la gouttière qui va se creusant et s'étrécissant en direction du secteur VI.  

Quoique de facture diverse d'un individu à l'autre, le cheval est toujours figuré en entier dans la grotte (l'extrémité des membres n'étant toutefois pas forcément détaillée). Ce thème accompagne les anthropomorphes durant la première moitié du parcours, c'est-à-dire jusqu'au « Sorcier » proprement dit. L'image vulvaire est également récurrente pour ces mêmes associations, auxquelles s'ajoute celle décrite au secteur VI. Enfin, les figures féminines – schématiques ou de facture plus élaborée – ponctuent le cheminement, (fig. 11).  
 
Fig. 11. Distribution et associations des thèmes selon le cheminement décrit, de part et d'autre de la figure centrale du  
« Sorcier ». En orange : anthropomorphes ; en bleu : chevaux ; en rose : figures féminines ; en fuchsia : sexes féminins  
isolés (le point d'interrogation correspond à celui décrit par Alain Testart). Les tirets marquent la séparation physique  
entre le cheval 23 et le profil bestialisé 24. (DAO F. Berrouet) 

Sur la totalité de celui-ci, le « Sorcier » apparaît comme étant la figure véritablement centrale, sur le plan topographique et en termes de déroulé des gravures successives : on distingue un avant, un pendant et un après, que je détaillerai et expliciterai plus loin. En outre, ce dernier a été gravé à proximité de la seule ouverture de la voûte vers le réseau supérieur, (fig. 12).
Fig. 12. Le « Sorcier » a été gravé à proximité d'une ouverture de la voûte vers le réseau supérieur. (photo F. Berrouet)
... au service d'une interprétation circonstanciée
À l'image du décor de la grotte de Pergouset (Lot), qualifiée de « sanctuaire secret » par Michel Lorblanchet qui en a minutieusement décrit et étudié les représentations tout au long d'une galerie unique (Lorblanchet, 2001) – proposant d'y voir un récit mythique de création du monde, depuis les figures monstrueuses du fond de la grotte qui, au fur et à mesure que l'on s'approche de la sortie et que l'on s'éloigne du chaos, prennent forme humaine –, je discerne dans le dispositif symbolique de la grotte du Sorcier les bribes graphiques d'un processus de passage de l'animalité à l'humanité. (Je me garde à dessein de parler de scènes, de narration...) Les différentes étapes peuvent être comprises comme suit, (fig. 13) : 

Premier temps : « APPROCHE » 
Le cheval 23 suit le profil bestialisé 24, tous deux encore dissociés (séparation physique). L'intercesseur entre l'humain et l'animal, rôle qu'endosse selon moi le cheval, et la figure bestiale coexistent sans interagir. L'œil du cheval, élément anatomique qui signe la mise en relation de ce dernier avec l'être en voie d'humanisation, est absent. 

 Deuxième temps : « PRISE EN CHARGE » 
Le cheval 27 (peut-être le cheval 23, retourné et nanti d'un œil ?) fait face au profil humain 25, lequel, situé dans l'alignement du profil bestialisé 24 lorsqu'on se trouve dans la position du graveur, pourrait être ce même profil 24 avec les traits bestialisés atténués mais toujours présents La rencontre a lieu ; l'œil du cheval comme celui de l'humain, situés sur une même horizontale et pouvant ainsi reconstituer un regard, témoignent de cette interaction.

Fig. 13. Décomposition du cheminement graphique en quatre temps. Le profil humain 25 (de la phase de « prise en charge ») pourrait découler du profil bestialisé 24 (de la phase d'« approche »), situé dans l'alignement selon le point de vue du graveur, tandis que le cheval 27 (de la phase de « prise en charge ») pourrait correspondre au cheval 23 (de la phase d'« approche »). Le regard reconstitué du « Sorcier », dirigé vers le graveur ou l'observateur (phase d'« incorporation »), entraîne ce dernier dans l'accomplissement de son humanité, au côté du cortège d'images féminines (phase d'« accompagnement »). (photo F. Berrouet)
Troisième temps : « INCORPORATION » 
En mêlant ses traits à ceux du « Sorcier » 18, le cheval 18bis achève le passage de l'animalité vers l'humanité. L'anthropomorphe affiche à présent un visage pleinement humain. Ses deux yeux dirigés vers le graveur ou l'observateur indiquent que c'est désormais entre lui et l'artiste – et par là même, entre l'univers symbolique et les hommes et femmes du Paléolithique supérieur – que les choses se passent : débarrassé du fardeau de l'animalité, à présent parfaitement humain sur le plan anatomique, l'Homme peut entreprendre sa marche vers son humanité pleine et entière.
 
Quatrième temps : « ACCOMPAGNEMENT » 
Selon Alain Testart – mais cette idée est largement répandue parmi les préhistoriens –, la grotte contient en germe le principe de féminité. Ce dernier se manifeste ici au travers des petites figures féminines et/ou des évocations vulvaires qui rythment le « tourbillon », soit associées au couple cheval/anthropomorphe (figure féminine 26, possible vulve sur le cheval 23, triangle vulvaire décrit par Alain Testart sur le panneau du « Sorcier »), soit en fin de parcours, soit encore comme éléments principaux d'une composition (figures féminines schématiques 19a-b-c et 20a). Ces petites silhouettes de femmes stylisées qui « s'échappent » du panneau du « Sorcier » par la gouttière illustrent à mon sens l'idée d'une humanité en marche vers le stade ultime : l'état de complétude représenté par l'image féminine quelque peu à l'écart, singularisée, prête à s'extraire du milieu souterrain. (Sur ce dernier point, je reprends à mon compte la pensée d'Alain Testart.) Associée à une vulve béante, qui a déjà donné la vie (possible pendant féminin du « Sorcier » ithyphallique), cette « Vénus » archétypique, aux formes nourricières, parachève le grand redressement primordial qu'évoque cet auteur. Au terme d'un cheminement tourbillonnaire d'où le regard, si l'on se tourne, tombe sur la figure centrale du « Sorcier » (fig. 14), elle clôt une progression symbolique issue du chaos initial, que matérialisent la voûte et ses reliefs tourmentés, ses tracés enchevêtrés, en une cosmogonie qui ne laisse pas d'interroger.

Fig. 14. Le « Sorcier » vu sous un angle inédit, depuis le secteur VI où, selon ma lecture, s'achève la « marche vers l'humain »  
qu'illustre une partie des gravures déterminées à la voûte de la grotte. (photo F. Berrouet)  
4. CONCLUSION
Cette proposition de lecture exclut du champ de l'analyse plusieurs gravures déterminées, notamment sur le panneau du « Sorcier » (tête de bison 15, félin 15a etc.). Il conviendrait ainsi, pour l'affiner et la compléter, de les y inclure, et de réfléchir aux relations éventuelles avec les gravures des secteurs III et V, géographiquement proches et qui semblent appartenir à la même phase d'ornementation. Ceci pourra être envisagé suite à une prochaine campagne d'étude...
 
Par ailleurs, l'intérêt d'émettre une telle proposition (à défaut d'espérer la moindre validation...) ne se verra confirmé que si les gravures ici mentionnées sont contemporaines entre elles – ce que pourraient étayer des analyses micromorphométriques sur ces surfaces très altérées – ou si elles ont été lues de la sorte par le dernier graveur – ce que nous ne saurons probablement jamais. J'ai donc tout à fait conscience du côté hautement subjectif de ce qui vient d'être développé... Tout en considérant, à la suite d'Alain Testart, que la sécheresse des données archéologiques peut sans mal s'accommoder d'un regard spéculatif si ce dernier ne fait pas l'économie d'un minimum de rigueur.
BIBLIOGRAPHIE
DELLUC, B. et G., GUICHARD, F. (1987). La grotte ornée de Saint-Cirq (Dordogne), Bulletin de la Société préhistorique française, 84(10-12), p. 364-393.  
LORBRANCHET, M. (2001). La grotte ornée de Pergouset (Saint-Géry, Lot). Un sanctuaire secret paléolithique, coll. Documents d'archéologie française, Maison des Sciences de l'Homme, 189 p.  
PIGEAUD, R., BERROUET, F., BOUGARD, E., PAITIER, H., POMMIER, V., BONIC, P. (avec la collaboration de M.-D. Pinel, M.-L. Latreille et A. Redou) (2012). La grotte du Sorcier à Saint-Cirq-du-Bugue (Dordogne, France) : nouvelles lectures. Bilan des campagnes 2010 et 2011, Paléo, 23, p. 223-248.  
PIGEAUD, R., BERROUET, F., BOUGARD, E. (2016). Les constructions symboliques : l'art préhistorique comme support de communication. In O. Buchsenschutz, Ch. Jeunesse, Cl. Mordant et D. Vialou (dir.) 2016, Signes et communication dans les civilisations de la parole, Paris, Édition électronique du CTHS (Actes des congrès des sociétés historiques et scientifiques), p. 54-69.  
TESTART, A. (2016). Art et religion, de Chauvet à Lascaux, coll. Bibliothèque illustrée des histoires, Gallimard, 380 p.  

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