S.E.R.P.E.
EN
FR
CONTACT
GALERIE
ACTIVITES
ACCUEIL
SENSLIGHT
EN
FR
ACCUEIL » ABRI CRO-MAGNON 
Abri de Cro-Magnon, Les Eyzies de Tayac, Sireuil

SOCIETE D'ETUDES ET DE RECHERCHES PREHISTORIQUES DES EYZIES
LE SITE DE L'ABRI CRO-MAGNON : RECHERCHES PASSEES, RECHERCHES EN COURS
Auteure : ESTELLE BOUGARD (Bulletin 68 paru en août 2019)
INTRODUCTION
Découvert en 1868, le site de l’abri Cro-Magnon aux Eyzies-de-Tayac en Dordogne est devenu célèbre grâce à la sépulture d’Hommes modernes préhistoriques qu’on y a trouvée (Lartet 1865-75, 1868). Le retentissement de cette découverte a été phénoménal : c’était la première fois qu’on reconnaissait dans un site archéologique intact des squelettes d’Homo sapiens, notre espèce humaine, associés à des niveaux archéologiques prouvant qu’ils avaient vécu à des époques très anciennes, aux âges des mammouths et des rennes, aux périodes « antédiluviennes » selon le terme consacré de l’époque. On en fit un type humain, « l’Homme de Cro-Magnon », dont nous avons tous encore entendu parler aujourd’hui. 

Nous reviendrons dans un premier temps sur l’histoire de la découverte, avec un rappel des données issues des recherches anciennes. Dans un deuxième temps, nous ferons le point sur les recherches récentes qui ont permis de mieux cerner ce site ancien, jusque-là assez mal connu, puis dans un troisième temps, nous présenterons nos recherches en cours sur les nouveaux éléments d’art pariétal découverts récemment à Cro- Magnon même.

La découverte
L’abri sépulcral de Cro-Magnon était entièrement recouvert par plus de 4 mètres de sédiments (fig. 1 et 2) qui l’avaient scellé dès la première partie du Paléolithique Supérieur. Il fut mis au jour en mars1868 à l’occasion des travaux de construction de la route cheminant le long de la voie ferrée en contrebas de l’abri actuel, pour lesquels de grandes quantités de remblais étaient nécessaires. Par chance les entrepreneurs des travaux, MM. Berthoumeyrou et Delmarès, probablement sensibilisés aux découvertes préhistoriques par les travaux de Lartet et Christie en 1863 au pied des falaises de Laugerie toutes proches, reconnurent l’importance de leur trouvaille et décidèrent de prévenir les « autorités compétentes ». C’est ainsi que la nouvelle de la découverte arriva à Paris jusqu’aux oreilles d’Edouard Lartet, un des pères de la science préhistorique. Dès le début d’avril 1868, il fit mandater son fils Louis Lartet aux Eyzies, lui-même étant trop malade pour se déplacer. Celui-ci arriva sur les lieux, récupéra les squelettes qu’il expédia à Paris par le train et continua la fouille une quinzaine de jours, relevant deux coupes stratigraphiques sous l’abri (fig. 2) ainsi que le seul plan d’ensemble de la zone sépulcrale que nous ayons (fig. 3) (Lartet 1868). Ces documents, exceptionnels pour l’époque, font encore référence aujourd’hui.

Fig. 1 : Aquarelle de Maurice Féaux reconstituant la coupe de l’abri Cro-Magnon avant les travaux (collection de la Société Historique et archéologique du Périgord).


Fig. 2 : a. la coupe de Louis Lartet montrant la stratigraphie de l’abri Cro-Magnon à l’emplacement de la sépulture (figurée par les crânes, en αβ sur le plan de la figure 3) avec les niveaux archéologiques sous-jacents, l’abri étant totalement caché par plusieurs mètres de sédiments. b. coupe stratigraphique en δγ (plan de la figure 3) (d’après Lartet 1865-75).


Fig. 3 : plan de la zone sépulcrale à Cro-Magnon, les squelettes étant représentés par les crânes vers le fond de l’abri (Lartet 1865-75).


Tête 25, figure féminine 26 et cheval 27 (fig. 4)
Tout va très vite avec Cro-Magnon et dès le 16 avril 1868 une présentation publique consacra la découverte devant les délégués du Comité impérial des travaux historiques, puis le 21 mai 1868 à la Société d’Anthropologie de Paris. Lartet commença à rédiger sa publication dès la fin du même mois (Lartet 1868). L’importance de la découverte était alors reconnue. Les découvertes antérieures d’outils en silex taillés et d’objets d’art mobiliers dès la première moitié du XIXe siècle avaient préparé les esprits contemporains à accepter cette ancienneté de l’humanité, et dans le cas de Cro-Magnon, il n’y eu pas de remise en question de la sépulture.
 
L’indication du nombre d’individus qu’elle contenait a souvent varié au gré des publications, une erreur qui semble avoir son origine dans la presse dès l’époque de la découverte, avec des références à une possible disparition ou destruction d’une partie des ossements. Pourtant dès ses premières publications, Louis Lartet parle de 4 adultes et d’un immature (Lartet 1868, 1869), un nombre minimal confirmé par les études récentes des ossements humains de Cro-Magnon (Henry-Gambier et al. 2005 ; Villotte et al. 2011).
 
A Cro-Magnon, les défunts ont été déposés sous l’abri presque comblé par l’érosion. Louis Lartet indique bien qu’une partie des ossements était encore en surface dans une poche d’air au moment de la découverte. Il mentionne également la découverte à leur proximité d’un certain nombre d’objets qu’on ne peut leur associer avec certitude à cause de l’ancienneté et l’imprécision des fouilles. Cependant, les traces d’ocre rouge encore bien visibles sur l’ensemble des ossements humains ainsi que sur les parures elles- mêmes (plus de 300 coquillages percés, des pendeloques en ivoire accompagnant les défunts) (fig. 4) semblent bien indiquer des gestes funéraires.

Fig. 4 : a. le « collier » de Cro-Magnon avec coquillages percés et pendeloques en ivoire de mammouth (gravure du Reliquiae Aquitanicae de Lartet 1865-1875). b. quelques-unes des littorines percées de Cro-Magnon conservées au MAAP (photo E. Bougard).


Anthropomorphe 18 et cheval 18bis (fig. 5 et 6)  
A Cro-Magnon, l’importance des restes humains a contribué à dissocier les découvertes anthropologiques du site de leur contexte archéologique qui a suscité fort peu d’intérêt. C’est pourtant un riche site d’habitat aurignacien ancien et récent reconnu dès les premières fouilles de Lartet en 1868. Le site s’étend au-delà de la partie sépulcrale initialement découverte sur une quarantaine de mètre de long environ en pied de falaise. Il fut fouillé à de nombreuses reprises entre 1868 et 1907 par plusieurs chercheurs dont Elie Massénat, Emile Rivière, Henri Breuil, Denis Peyrony, Louis Giraux, M. Bourlon, M. Pestourie et Gaston Berthoumeyrou au moins (Massénat 1869 et 1877 ; Rivière 1894 et 1905 ; Féaux 1902 ; Giraux 1907 ; Bourlon 1907 ; Breuil 1907 et 1909 ; Peyrony 1908). Les résultats de ces recherches ont malheureusement été fort peu ou pas publiés et les coupes stratigraphiques et croquis de Louis Lartet restent la référence pour la connaissance du site. Quant aux collections issues des fouilles anciennes, elles manquent en général d’informations précises quant à leurs niveaux archéologiques. Elles montrent principalement différents faciès de l’Aurignacien (ancien, récent) ; des éléments gravettiens et solutréens sont aussi présents mais moins nombreux. Il s’agit principalement de lithique et de restes fauniques. 

Quelques éléments de parure (dents percées, pendeloque) ont aussi été trouvés, ainsi que deux objets d’art mobilier, deux os gravés. Le premier est un bison gravé sur un os (Rivière 1897 ; Pittard 1962) (fig. 5 a et b) actuellement conservé au musée du Laténium de Neuchâtel en Suisse.

Fig. 5 : Bison gravé sur os provenant du site de Cro-Magnon, conservé au musée du Laténium de Neuchâtel en Suisse. a) photographie (Musée du Laténium) ; b) relevé du bison d’après Pittard 1962.


Le deuxième est un anthropomorphe visible au Musée d’Art et d’Archéologie de Périgueux, publié d’abord par Rivière (1897), dont l’étude a été reprise par Alain Roussot (2004) (fig. 6 a et b). Les détails sur la provenance exacte de ces deux objets manquent, ce qui a parfois conduit à remettre en cause leur authenticité (Movius, 1969). Ils constituaient cependant pour Breuil (1960), qui se souvient de les avoir étudiés, comme pour Bouchud (1966) et Pittard (1962) la preuve d’une présence gravettienne à Cro- Magnon.

Fig. 6 a et b : Anthropomorphe gravé sur une cote, provenant du site de Cro-Magnon, conservé au Musée d’Art et d’Archéologie du Périgord (MAAP). a) photographie (Musée d’Art et d’Archéologie du Périgord) b) relevé de l’anthropomorphe par Alain Roussot (2004).


Les collections archéologiques résultant des fouilles anciennes de Cro-Magnon sont ainsi éparpillées au sein de nombreuses institutions en France, Suisse, Grande Bretagne et aux Etats-Unis et une grande partie manque encore à l’appel. Ainsi seule la moitié environ des 300 littorines de la sépulture mentionnées par Lartet a pu être localisée.
 
On a pu identifier du matériel provenant de Cro-Magnon au sein des collections suivantes (liste non exhaustive) : Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris au sein des collections de Paléontologie (littorines) et au sein des collections de préhistoire (les restes humains et des parures : coquillages percés et pendeloques en ivoire) ; Musée des Antiquités Nationales à St Germain en Laye (lithique, faune et parures : littorines, dents percées, pendeloques) ; Musée d’Art et d’Archéologie du Périgord à Périgueux (littorine percées, lithique, l’os gravé d’un anthropomorphe) ; Muséum d’Histoire Naturelle de Toulouse (lithique, faune, littorines percées) ; Institut de Paléontologie Humaine à Paris (collection Bourlon : lithique, faune, industrie osseuse, 1 littorine percée, ocre rouge) ; Musée d’Aquitaine à Bordeaux (au moins des littorines percées) ; Musée National de préhistoire des Eyzies (quelques silex taillés) ; Collection privée Claude Douce ; Collection privée J.-M. Touron ; Musée du Laténium à Neuchâtel en Suisse (1 silex, 102 objets en matière dure animale dont un os gravé d’un bison) ; British Museum (Collection Christy) à Londres (lithique, faune, industrie osseuse, possible parure) ; Smithsonian Institute (Washington D.C.) aux Etats Unis .

Aucune intervention archéologique officielle n’a eu lieu sur le site de Cro-Magnon après 1907, jusqu’à un tamisage de déblais autorisé en 2012 lors de travaux d’aménagement (Bougard 2014). La ligne de falaise qui devait constituer une entité au Paléolithique s’est retrouvée au cours du temps morcelée en plusieurs propriétés différentes même si la mémoire de la découverte de la sépulture de Cro-Magnon s’est toujours conservée. Celle-ci conduisit d’abord au classement de l’Abri comme monument historique en 1957, puis en 1979 à son inscription sur la liste du patrimoine Mondial de l’UNESCO pour l’abri sépulcrale, le reste de la ligne de falaise s’encombrant peu à peu d’accessoires utiles à la vie quotidienne moderne : étables à cochon, cuve à fioul, cuve à gaz, palissades, piscine hors sol, local piscine et autres… 

Le rachat du site en 2010 et les travaux d’aménagement menés en vue de son ouverture au public ont été l’occasion de remettre en valeur l’ensemble de la ligne de falaise et de redécouvrir un potentiel archéologique. 

Ces travaux avaient été précédés à partir de la fin des années 1990/début des années 2000 par une série de nouvelles recherches qui se sont intéressées à Cro-Magnon principalement à partir de l’étude des objets archéologiques et squelettes humains issus des fouilles anciennes. Ainsi, on a pu préciser l’âge de la sépulture de Cro-Magnon, sa composition, et remettre Cro-Magnon dans son contexte funéraire régional au Gravettien.

L’âge de la sépulture de Cro-Magnon : le Gravettien ancien
L’histoire des différentes attributions chronologiques de la sépulture de Cro-Magnon est riche en rebondissements qui ont été présentés en détail par Gilles et Brigitte Delluc (Delluc et Delluc 2013) interprétés comme appartenant à diverses époques, de l’Aurignacien au Néolithique selon les chercheurs! Des certitudes sont apparues en 2002 avec une datation radiocarbone effectuée sur un des coquillages accompagnant les squelettes (le collagène des ossement eux-mêmes étant trop mal conservés pour permettre une datation directe) qui donna la date de -27 680 ± 270 BP non calibrée, soit à la limite des cultures aurignacienne et gravettienne (Henry-Gambier 2002). 

La découverte dans les collections anciennes provenant de Cro-Magnon conservées au Muséum d’histoire Naturelle de Toulouse d’une fléchette de Bayac et d’une pointe de la gravette par B. et G. Delluc en 1987 leur avait fait envisager une attribution à un Gravettien ancien (Delluc et Delluc 2013), ce qui était cohérent avec l’absence avérée de sépulture organisée pour la période aurignacienne à ce jour. Cette conclusion a été récemment confirmée par une étude des parures en ivoire de Cro-Magnon et leur comparaison avec celles de l’abri Pataud voisin et d’autres sites sépulcraux gravettien (fig. 7) (Henry Gambier et al. 2013). Elle confirme l’attribution à une phase ancienne du Gravettien et ne permet plus tout à fait d’exclure un possible lien entre les populations gravettiennes du niveau 5 de l’Abri Pataud (situé à 300 m seulement de Cro-Magnon) et celles qui ont déposé leurs morts à Cro-Magnon.

Fig. 7 : Les parures en ivoire de la sépulture de Cro-Magnon conservées au Musée de l’Homme a) pendeloque plate à double perforation ; b) pendeloque arrondie. Echelle en centimètres, photographie E. Bougard.


Les individus de la sépulture
Les travaux de Dominique Henry-Gambier en particulier ont permis de reprendre l’étude des squelettes humains de la sépulture, d’en préciser l’âge et le sexe probable et de reconsidérer les attributions des différents ossements aux différents individus. On s’est rendu compte par exemple en étudiant le bassin du « vieillard » de Cro-Magnon (CM1) que celui-ci avait été reconstitué anciennement en mélangeant les fragments d’os d’un homme et d’une femme. Ces individus peuvent être décrits comme un homme entre 40 et 50 ans (le fameux « vieillard » de Cro-Magnon, finalement pas si âgé), une femme de plus de 50 ans (qui ne peut donc pas être la mère du nouveau-né, ni être morte en couche en le mettant au monde), un homme entre 20 et 30 ans, un adulte entre 20 et 30 ans au sexe non déterminé et un nouveau-né (Henry-Gambier et al. 2005).

Des gestes funéraires particuliers au Gravettien dans le Sud-ouest de la France
Une série de sépultures attribuées au Gravettien existe pour le Sud-ouest de la France dans les sites de l’Abri Pataud, les grottes de Vilhonneur, Gargas et Cussac, au Fournol, à l’abri Cro-Magnon. Certains points communs semblent exister entre ces sites en particulier l’absence d’inhumation. En effet les défunts semblent avoir été simplement déposés sous abri sous roche ou en grotte, peut-être avec un système de protection bloquant l’accès aux carnivores. Dans les sites les mieux conservés, un traitement secondaire des ossements peut être reconnu (parties manquantes, déplacées). Une association avec de l’art pariétal semble fréquente et pose question quant à son intentionnalité. Il semble bien que des gestes funéraires particuliers aient existé au Gravettien dans le sud-ouest de la France, témoignant d’une particularité régionale (Henry- Gambier 2008).

Les recherches en cours à Cro-Magnon
Les travaux d’aménagement du site de Cro-Magnon (fig. 8) réalisés entre 2012 et 2014 ont permis le tamisage de déblais riches en objets archéologiques (une série assez homogène semble présente, voir Bougard 2014), le repérage de lambeaux de couches archéologiques en place en pied de paroi (non exhaustif) et surtout la reconnaissance de traces de pigment rouge encore en place sur les parois de l’abri sépulcral en 2013.

Fig. 8 : Vue actuelle de l’abri sépulcral de Cro-Magnon (photo E. Bougard).


Après deux campagne d’étude de ces traces menées en 2017 et 2018 par nous-même, il est possible d’argumenter la présence d’un art pariétal résiduel ancien, même si la preuve absolue de son âge reste bien sûr à confirmer.

Les traces de pigment en paroi sont très ténues. On peut parler en quelques sorte de « fantômes » de traits et de zones de pigment car ils ne deviennent visibles à l’œil nu que lors de conditions climatiques particulièrement humides et sont quasiment invisibles par temps sec. Le pigment est principalement rouge, même si deux zones avec du noir semblent aussi exister. Les traces sont recouvertes d’un voile de calcite et de concrétionnement de gypse, qui par endroit les oblitère totalement et qui peut expliquer qu’elles se soient conservées dans une zone exposée à la lumière du jour. Elles se concentrent sur une partie restreinte de l’Abri Cro-Magnon qui correspond en gros à sa moitié droite, en partie plafonnante et semi-plafonnante.

Il existe aujourd’hui des logiciels de traitement d’images tout à fait adaptés pour étudier ce type de traces altérées car ils permettent de les accentuer et donc de visualiser les « fantômes ». Le logiciel choisi pour l’étude est le plug-in DStretch®, développé par Jon Harman, qui fonctionne avec les logiciels de traitement d’image gratuit Image J. Il est libre de droit et aujourd’hui largement utilisé en contexte d’étude d’art rupestre mais encore assez rarement en contexte paléolithique en France. 
L’utilisation de logiciels pour aider au déchiffrement d’art rupestre s’est grandement développée ces dernières années à l’échelle mondiale et la littérature qui leur est consacrée également (quelques exemples : Brady et al. 2012, Defrasne 2014, Hollmann et Crause 2011, Le Quellec et al. 2013, 2015), même si la plupart des auteurs mentionnent que l’application de ces méthodes d’étude à l’art paléolithique en Europe n’en est qu’à ses débuts, en particulier dans le contexte des grottes ornées. Les quelques cas existant semblent pourtant produire des résultats spectaculaires qui justifient pleinement la poursuite de l’application de ces techniques (par exemple Man-Estier 2014, 2015 pour la grotte des Combarelles), techniques qui semblent aussi être utiles dans l’étude de gravures dans certains cas.
A Cro-Magnon, le contexte est celui d’un abri sous roche exposé à la lumière du jour avec des traces de pigment résiduelles dont la visibilité varie grandement selon l’humidité ambiante, des conditions qu’on retrouve dans de nombreux cas d’étude d’art rupestre sous abri, en général plus récents, comme les abris du Levant espagnol, ou encore de l’art rupestre africain ou nord-américain. DStretch® est largement utilisé pour l’étude d’art rupestre dans ces contextes (cf. www.dstretch.com/)
Il est possible d’utiliser de nombreux logiciels différents pour le traitement d’image d’art rupestre, mais le choix de DStretch® a été motivé par les critères suivants : les traitements appliqués aux images sont préenregistrés dans le logiciel, les réglages sont automatisés, ce qui rend les résultats facilement reproductibles et indépendants du niveau d’expertise de l’opérateur. C’est un facteur important pour améliorer l’objectivité des analyses. De plus il s’agit d’un logiciel gratuit. 
A Cro-Magnon, les relevés des images traitées ont été effectués à partir de ces images en utilisant ©Adobe Photoshop, en combinant les diverses observations obtenues par divers moyens (photographies par temps très humide, …) avec une vérification devant paroi pour ensuite préciser les reliefs.
 
Il semble possible de décrire deux zones différentes pour ces traces pariétales : sur le plafond horizontal, des fragments de traits rouges bien délimités ont pu être identifiés, indicateurs de représentations à l’origine organisées mais aujourd’hui abimées ; en zone semi-plafonnante, des plages de pigment diffus, parfois intense, apparaissent par endroit sous le concrétionnement, sans qu’il soit possible d’y discerner une organisation.

Nous décrirons ici les deux zones d’intérêt les plus remarquables du plafond. 
Pour commencer, un animal fragmentaire a pu être reconnu au bout du processus d’analyse décrit ci-dessous à côté des illustrations correspondantes (fig. 9 à 13).

Fig. 9 : Par temps plutôt sec, il est difficile de voir des traces de couleur dans cette zone.


Fig. 10 : La même zone par temps très humide : on devine des traits rouges partiellement oblitérés par le concrétionnement.


Fig. 11 : Après le traitement de la photographie par DStretch® des fragments de traits bien visibles apparaissent.


Fig. 12 : A partir de la photographie traitée, et en combinant les différents moyens d’observation de la paroi, le relevé des traces est effectué à l’aide du logiciel ©Adobe Photoshop puis est isolé du reste de l’image. On y reconnait un trait en arc de cercle situé au-dessus d’un tracé sub-horizontal légèrement incurvé, et plus bas un trait oblique. Nous proposons d’interpréter ces tracés comme la représentation fragmentaire d’un avant-train d’animal, qui pourrait être un bouquetin si on interprète l’arc de cercle comme la corne. La tête disparaitrait sous le concrétionnement vers la gauche, les lignes du haut du cou et du départ du poitrail seraient encore discernable, le reste étant effacé.

Fig. 13 : Le relevé des traits identifiés est ensuite superposé à la photographie initiale pour remettre les tracés dans leur contexte pariétal.


A proximité de cet animal fragmentaire, quatre traits rouges parallèles ont pu être reconnus. Ils semblent faire partie d’une unité graphique partiellement recouverte de gypse opaque (fig. 14).

Fig. 14 : A gauche photographie de la zone par temps humide, on distingue bien les traits. 
A droite, relevé des traits en rouge avec l’indication du concrétionnement en bleu et du relief en vert.


Arguments pour la datation
Une problématique importante de nos recherches à Cro-Magnon est de pouvoir confirmer de manière certaine l'âge paléolithique des traces picturales reconnues restées exposées à l’air libre. 
Le contexte particulier de la découverte de la sépulture de Cro-Magnon nous fournit néanmoins des éléments chronologiques rarement disponibles en contexte d’art pariétal paléolithique. En effet, en 1868 l’abri était entièrement enfoui sous plus de 4 m de sédiments. Les travaux de Louis Lartet nous indiquent également que les défunts avaient été déposés dans un abri déjà presque comblé, Lartet mentionne environ 60 cm restant accessible sous l’abri. Et nous savons aujourd’hui que les défunts ont été déposés il y a environ 28 000 BP. On peut donc en conclure que les décors des parois de l’abri Cro-Magnon datent du Gravettien ancien ou de l’Aurignacien si elles sont bien paléolithiques, la seule autre alternative étant qu’elles aient été réalisées depuis la découverte de 1868 !

Certains éléments nous permettent d'envisager très sérieusement l’ancienneté de ces traces : la reconnaissance de traits organisés dont un avant-train animal, les concrétionnements de calcite et de gypse qui semblent recouvrir et protéger les pigments, la variété des techniques utilisées (pigment rouge, pigment noir) qui correspondent à ce que l'on connait en contexte paléolithique. 
L’étude en cours continuera à chercher à réunir des arguments pour montrer l’ancienneté de ces tracés. Il semble bien qu’il y ait encore de découvertes à faire du coté de Cro-Magnon.

BIBLIOGRAPHIE
BOUCHUD, J. (1966). Remarques sur les fouilles de L. Lartet à l’abri Cro-Magnon (Dordogne). Société d’études et de recherches préhistoriques et institut pratique de préhistoire et d’art préhistorique, Les Eyzies, Bulletin n° 15, travaux de 1965. 
BOUGARD, E. (2014). Le site de Cro-Magnon aux Eyzies de Tayac : passé, présent et avenir, in J.-P. Duhard (dir.), Mélanges Alain Roussot, Préhistoire du Sud-Ouest. 
BOURLON, L. (1907). Un os utilisé présolutréen. Bulletin de la Société préhistorique française, Tome IV, n° 5, mai, p. 262-263. 
BRADY, L.M., GUNN, R.G., MCDONALDS, J., VETH, P. (2012). Digital enhancement of detoriated and superimposed pigment art: methods and case studies. In McDonald J. et Veth P. (dir,) A companion to rock art, Blackwell, Oxford, p. 627-643 
BREUIL, H. (1907). La question aurignacienne, Étude critique et stratigraphie comparée. Revue préhistorique 2, p. 173-219. BREUIL, H. (1909). L’Aurignacien présolutréen. Épilogue d’une controverse. Revue préhistorique 4, p. 229-248, 265-286. 
BREUIL, H. (1960). Ma vie en Périgord 1897-1959, Mélanges G. Lavergne, dans Bul. De la Soc. Historique et archéologique du Périgord. 
DEFRASNE, C. (2014). Digital image enhancement for recording rupestrian engravings: applications to an alpine rockshelter. Journal of Archeological science, vol. 50, p. 31-38.
DELLUC, B. et G. (2013). Les squelettes de l’abri de Cro-Magnon. Datation et pathologie. Évolution des idées. Bulletin de la Société historique et archéologique du Périgord, CXL, p. 243-274, accessible sur http://www.hominides.com/html/references/squelettes-abri-cro-magnon-delluc.php 
 FEAUX, M. (1902). Un os gravé de Cro-Magnon, époque magdalénienne, 4 p. 8°, Bulletin de la société d’histoire du Périgord. GIRAUX, L. (1907). Ossements utilisés de Cro-Magnon. Bulletin de la Société préhistorique française, Tome IV, n° 5, mai 1907. 
HENRY-GAMBIER, D. (2002). Les fossiles de Cro-Magnon (Les Eyzies-de-Tayac, Dordogne), Nouvelles données sur leur position chronologique et leur attribution culturelle. Bulletin et mémoires de la Société d’Anthropologie de Paris, n° 14 (1-2), p. 89-112. 
HENRY-GAMBIER, D. (2008). Comportements des populations d’Europe au Gravettien ; pratiques funéraires et interprétations. PALEO n° 20, décembre, p. 399-438. 
HENRY-GAMBIER, D., BRUZEK, J., SCHMITT, A., HAUËT F. et MURAIL P. (2005). Révision du sexe et de l’âge au décès des fossiles de Cro-Magnon (Dordogne, France), à partir de l’os coxal. CR Palévol, 5, p. 735-741. 
HENRY-GAMBIER, D., NESPOULET, R. et CHIOTTI, L. (2013). Attribution culturelle au Gravettien ancien des fossiles humains de l’abri Cro-Magnon (Les Eyzies-de-Tayac, Dordogne, France). PALEO n° 24, décembre 2013, p. 121- 138.
HOLLMANN, J.C., CRAUSE, K. (2011). Digital imaging and the revelation of « hidden » rock art: Vaalekop Shelter, KwaZulu- Natal. In Southern African Humanities, vol. 23, p. 55-76. 
LARTET, L., (1865-75). A burial place of the Cave dwellers of Périgord. E. Lartet and H. Christy (eds), ReliquiaeAquitanicae, being Contributions to Anthropology and palaeontology of Périgord and the Adjoining Provinces of Southern France 1, London, William and Morgate, p. 62-72.
LARTET, L. (1868). Une sépulture des troglodytes du Périgord. Bulletin de la Société d’Anthropologie de Paris 3, p. 335-349. 
LE QUELLEC, J.-L., HARMAN, J., DEFRASNE, C., DUQUESNOY, F. (2013). DStrech et l’amélioration des images numériques : applications à l’archéologie des images rupestres. In Les Cahiers de l’AARS, vol. 16, p. 177-198. 
MAN-ESTIER, E. (2014). Rapport d’opération archéologiques programmée, “Les dessins noirs et rouges de la grotte de Combarelles I, Les Eyzies-de-Tayac, Dordogne”. 
MAN-ESTIER, E. (2015). Rapport d’opération archéologiques programmée, “Les dessins noirs et rouges de la grotte de Combarelles I, Les Eyzies-de-Tayac, Dordogne”. 
MASSÉNAT, E. (1869). Pointe de lance à Cro-Magnon. Matériaux pour l’Histoire primitive de l’Homme 2e série, t. I, p. 367. 
MASSÉNAT, E. (1877). Les fouilles des stations des bords de la Vézère et les œuvres d’art de Laugerie-Basse. Matériaux pour l’Histoire primitive et naturelle de l’Homme, 8, p. 1-3. 
MOVIUS, H.L. (1969). The abri of Cro-Magnon, Les Eyzies (Dordogne) and the probable age of the contained burials on the basis of the evidence of the nearby abri Pataud, Anuario de studios Atlanticos 15: 323-344.
PEYRONY, D. (1908). Nouvelles recherches à Cro-Magnon. Congrès préhistorique de France, compte rendu de la troisième session - Autun 1907. 
PITTARD, E. (1962). Une gravure de Cro-Magnon (Dordogne) exilée à Neuchâtel (Suisse). Bulletin de la Société d’Études et de Recherches préhistoriques et Institut Pratique de Préhistoire et d’Art préhistorique (Les Eyzies) 24, 12, p. 36-39. 
RIVIÈRE, E. (1894). Nouvelles recherches anthropologiques, et paléontologiques dans la Dordogne. Ass. française pour l’avancement des sciences, Caen, p. 190-204. 
RIVIÈRE, E. (1897). Nouvelles recherches à Cro-Magnon. Bulletin de la Société d’Anthropologie de Paris, p. 503. RIVIERE, E. (1897). Nouvelles recherches à Cro-Magnon, In Bulletin de la Société d’Anthropologie de Paris, p. 503. 
RIVIÈRE, E. (1905). Les rabots magdaléniens en silex de la Dordogne. Bulletin de la Société préhistorique française, tome II, n° 8, Octobre. 
ROUSSOT, A. (2004). La représentation humaine de Cro-Magnon au musée du Périgord. Bull. de la Soc. hist. et arch. du Périgord, CXXXI, p. 455-468.
VILLOTTE, S., BRUZEK, J. et HENRY-GAMBIER D. (2011). Caractéristiques biologiques des sujets adultes gravettiens : révision de l’âge au décès et du sexe. In Goutas N., Klaric L., Pesesse D. et Guillermin P. (Eds), A la recherche des identités gravettiennes : actualités, questionnements et perspectives, Actes de la Table Ronde sur le Gravettien en France et dans les pays limitrophes, Mémoires de la Société Préhistorique Française, 52, p. 209-216.
Copyright © 2019 - Tout droits réservés - serpe.org - E B Abri Cro-Magnon
Template réalisé par Sensode